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22/06/2009

n° 272- Les dossiers 'Géopolitique, Réflexion et stratégie' de l'Afghanistan - 19-06 - : Suite - : Obama est en train de se transformer en un Dick Cheney.

n° 272- Les  dossiers   'Géopolitique, Réflexion et stratégie'  de l'Afghanistan - 19-06 - : Suite - : Obama est en train de se transformer en un Dick Cheney.



                          Aujourd'hui, face aux ambitions hégémoniques de l'impérialisme, l'information est une arme au service de la paix

                              Dénoncer ne suffit plus, il faut expliquer, informer, transmettre



Les  dossiers 'Géopolitique, Réflexion et stratégie' de l'Afghanistan

   n°272                                                                                                                             19/06/09

                   C.De Broeder    &   M.Lemaire                       



NB : Si vous voulez-me contacter ou obtenir le Journal par mail, une seule adresse : fa032881@skynet.be


Sommaire : (suite)

1-4 Gérard Chaliand : comment reconquérir le terrain perdu.

2 Courrier des lecteurs & trouvé sur le net & témoignage

2-1 Lakhdar Boumediene: « Maintenant je me sens vraiment un être humain.

3 Annexe

3-1 Eva Golinger : L’exclusion idéologique est une politique officielle des Etats-Unis.

Avant propos

Les militaires américains usent d’un terme générique- Al Qaida- Taliban - pour désigner tous les résistants ...


1-4 Gérard Chaliand : comment reconquérir le terrain perdu.

Ndlr : La publication des articles ou analyse ne signifie nullement que la rédaction partage toutes les analyses des auteurs mais doit être vu comme information

Les ‘talibans’ n'ont cessé d'accentuer leur avance.

Le sud et l'est du pays, pour l'essentiel, hors des centres urbains, sont investis.

Cela est dû à plusieurs facteurs; le vide spatial créé par la guerre d'Irak, l'incurie du gouvernement afghan qui n'a pas répondu aux modestes attentes économiques des campagnes qui représentent les trois quarts de la population ; des aides internationales distribuées sans coordination ni contrôle favorisant la corruption et la gabegie ; une stratégie contre-insurrectionnelle impropre avec un volet surtout militaire, lui-même mal conduit.

La majeure partie des troupes américaines comme de l'OTAN quittent rarement leur cantonnement et n'occupent pas le terrain.

Il y a, par exemple, 11 000 hommes à Bagram, près de Kaboul,

9 000 à Kaf (Kandahar Air Field),

7 000 au camp Solerno près de Khost à la frontière pakistanaise,

7 000 au camp Bastioni au nord de la province de Helmand,

3 500 au camp Holland dans la province centrale d'Uruzgan.

La proportion de ceux qui sortent de ces "bases avancées d'opérations" n'atteint pas 10 %.

La crainte d'essuyer des pertes, compte tenu des opinions publiques occidentales est telle qu'on fait systématiquement appel à l'intervention aérienne, quitte à multiplier les victimes civiles.

Au total, les forces américaines n'ont mené, en sept ans, que deux embuscades avec des commandos de chasse, la dernière, avec succès, dans la vallée de Korengal (Kunar) en avril.

Depuis la fin de l'année 2001, le total des pertes militaires occidentales jusqu'au début de l'année 2009 se chiffre à 1 145 morts (682 Américains, 157 Britanniques, 118 Canadiens. Aucune autre nation ne dépasse les 30 victimes).

On ne peut pas mener une contre-insurrection en restant cantonnés et en étant paralysés par l'idée d'essuyer quelques pertes. On est tentés de dire que dans ces conditions il ne faut plus se mêler de conflits désignés (dits) comme asymétriques dans lesquels le faible, en définitive, est mieux armé que le fort.

En principe, la nouvelle stratégie américaine entend mener une guerre beaucoup plus offensive, centrée sur le terrain et couplée avec un volet économico-politique. Dans le même temps, il s'agit d'augmenter sensiblement le nombre des soldats de l'armée afghane, ce qui aurait dû être fait depuis longtemps.

Dans quelle mesure la formation qui leur est donnée correspond-elle à la nature de la guerre contre l’Afghanistan?

Par ailleurs, quelles sont les motivations de l'armée nationale afghane ?

Deux questions qui valent d'être soulevées.

L'administration de Barack Obama commence ce que les Etats-Unis auraient dû entreprendre dès 2002.

Mais à l'époque, l'objectif était l'Irak et le remodelage du Grand Moyen-Orient dont on ne reparle plus. Le vide a profité aux talibans, comme à d'autres groupes armés réorganisés à l'abri du sanctuaire pakistanais. Il faut signaler, comme j'ai pu le constater dans la province centrale d'Uruzgan, que les avancées des talibans concernent strictement les villages pachtounes.

Dans cette région mixte où il y a des populations hazara, on ne constate aucune implantation des talibans. En revanche, en milieu pachtoune, celle-ci est sensible. Parlant la même langue et partageant la même culture, les talibans ont créé des hiérarchies parallèles et mis en place une infrastructure politico-militaire par un processus classique de persuasion et de coercition. Ils se comportent, sans le savoir, en héritiers des techniques maoïstes (ce qui n'était nullement le cas, en zone pachtoune, du temps où les moudjahidins luttaient contre les Soviétiques).

La raison essentielle de la progression des insurgés est qu'ils rendent la justice au niveau des villages. Cette prérogative régalienne en l'absence de l'Etat, dont les représentants sont cantonnés dans les centres urbains, est devenue la leur.

Que faire pour reconquérir du terrain - avant une éventuelle négociation aujourd'hui engagée par Hamid Karzaï, sans chance d'aboutir pour l'instant - dans la mesure où les insurgés se sentent le vent en poupe ? Les élections prévues pour le mois d'août devraient reconduire le président Karzaï face à une opposition atomisée, celui-ci ayant coopté ses rivaux les plus dangereux avec beaucoup d'habileté tactique.

Cette fois, cependant, s'il est réélu, son gouvernement, renforcé par des ministres compétents et disposant du pouvoir, sera, en principe, tenu de fournir des résultats concernant la corruption, le trafic toléré de la drogue, l'administration à l'échelle des provinces et une amélioration de la situation des populations rurales si la sécurité est rétablie. On constate, sur le terrain, que les petits projets menés à l'échelle du village, par les paysans eux-mêmes, et une aide modeste allouée par de petites ONG donnent de bons résultats dans la mesure où les populations sont directement concernées.

La dimension régionale du conflit a toujours été importante et le Pakistan est l'épicentre de la crise dans laquelle est impliqué l'Afghanistan.

La montée en puissance des talibans pakistanais (pendjabi et pachtounes) est nette depuis deux ans, mais elle a été tolérée par l'armée pakistanaise, qui tient à démontrer l'impotence du pouvoir civil et que l'ordre, en définitive, dépend d'elle. Forte de plus de 600 000 hommes, l'armée pakistanaise contrôle pour l'essentiel la situation, en utilisant à son profit les divers mouvements islamistes combattants.

L'armée, qui est la colonne vertébrale de l'Etat, pratique une politique ambiguë d'alliance avec les Etats-Unis et de soutien aux islamistes dont les insurgés afghans, dans une perspective stratégique où l'Inde reste l'ennemi principal. L'administration Obama va devoir chercher un consensus régional laborieux entre le Pakistan et la perception de ses intérêts vitaux, l'Inde, l'Iran, la Russie, tout en menant la guerre le plus efficacement possible. Il est douteux, par exemple, que le modèle des "Awakening Councils", qui ont servi en Irak à affaiblir les islamistes étrangers, soit pertinent en Afghanistan. Au contraire, l'armement de milices locales en milieu pachtoune ne ferait, sans doute, que profiter à l'adversaire.

Il est question, à la phase actuelle, sans négliger la dimension politique qui est essentielle, d'affaiblir militairement les insurgés, qu'il est peut-être possible de diviser, d'ici la fin de l'automne 2010. Une négociation éventuelle, pour l'Etat, ne peut être entamée qu'en position de force ou du moins dans un équilibre plus favorable. L'enjeu est double : rétablir autant que possible un équilibre local et régional et, par ailleurs, éviter de paraître avoir essuyé un échec. L'avenir dira si l'objectif d'une décente non-victoire peut être atteint.

Gérard Chaliand est ‘spécialiste’ en géostratégie et auteur du "Nouvel art de la guerre" (l'Archipel 2008).

Il a contribué à créer le Centre d'étude des conflits et de la paix (CAPS) à Kaboul.

LE MONDE |

04.06.

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/06/04/afghanistan-comment-reconquerir-le-terrain-perdu-par-gerard-chaliand_1202332_3232.html



2 Courrier des lecteurs & trouvé sur le net & témoignage

2-1 Lakhdar Boumediene: « Maintenant je me sens vraiment un être humain.

Lakhdar Boumediene : « Ce que je veux maintenant, c'est oublier ce cauchemar et vivre en paix avec ma famille. »

Lakhdar Boumediene, ancien détenu à Guantanamo qui a passé plus de sept ans dans le camp américain sur l’île de Cuba, est arrivé en France le 15 mai dernier.

La France est le premier pays de l’Union européenne à accepter sur son sol un ancien prisonnier libéré de Guantanamo. Arrêté en Bosnie-Herzégovine, fin 2001, où il travaillait pour le Croissant-Rouge, Lakhdar Boumediene a fait partie du « groupe des six Algériens de Bosnie », soupçonnés de fomenter un attentat contre l’ambassade américaine. Innocentés par la justice bosnienne, ils ont néanmoins, sous la pression des Etats-Unis, été remis aux autorités américaines en Bosnie, puis transférés à Guantanamo. Ce n’est qu’en novembre 2008 qu’un juge fédéral américain a exigé la libération immédiate de cinq des six Algériens de Bosnie. Lakhdar Boumediene en faisait partie. Il livre son témoignage à RFI.

Lakhdar Boumediene : Je suis Lakhdar Boumediene, marié, j’ai deux filles, Raja, 13 ans, et Rahma, 9 ans. Depuis le 15 mai 2009, date de mon arrivée à l’aéroport militaire en France, je suis un homme libre et maintenant je me sens vraiment un être humain, appartenant à la catégorie des hommes libres. Un homme au vrai sens du terme, surtout depuis que j’ai retrouvé les êtres qui me sont les plus chers, ma femme et mes deux filles, que je n’ai pas vues depuis sept ans et quelques mois.          

RFI : Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez enfin quitté le camp américain de Guantanamo ?

L.B. : Imaginez quelqu’un, prisonnier pendant plus de sept ans, qui se retrouve enfin libre, sans menottes. Je ne me sens libre que depuis la fin de ce voyage qui m’a amené de Guantanamo à Paris. Car ce voyage s’est déroulé dans des conditions très difficiles, j’avais les pieds attachés, les mains menottées, je n’ai pas mangé, pas bu, et le vol a duré près de 9 heures sans escale.

RFI : Vous étiez très affaibli lorsque vous avez atterri à Paris le 15 mai dernier ?

L.B. : J’avais entamé une grève de la faim à Guantanamo, de décembre 2006 jusqu’au 15 mai 2009. Dès mon arrivée à l’aéroport militaire en France, après un moment passé avec ma femme et mes filles, on m’a transféré à l’Hôpital de Percy dans un service de réanimation et de soins intensifs pendant 10 jours. Le problème, c’est que mon poids était très faible. A mon arrivée à Paris, je ne pesais que 56 kilos, alors que je pesais 73 kilos avant ma grève de la faim. Et comme le voyage s’est déroulé dans des conditions très difficiles pour moi, j’étais dans un état d’extrême faiblesse.

RFI : Pourquoi avez-vous fait une grève de la faim ?

L.B. : Ce qui m’a poussé à faire la grève de la faim, ce sont les mauvais traitements. Dès mon arrivée à Guantanamo, je leur ai  dit que j’étais innocent. D’ailleurs, ceux qui menaient les interrogatoires me disaient : « Ton cas est un cas politique, tu n’es pas un terroriste ». Malgré cela, les mauvais traitements devenaient de plus en plus durs, de plus en plus insupportables, surtout en 2006, après la mort de trois personnes en détention. Je n’avais donc pas d’autre choix que d’entamer une grève de la faim. Je ne sais pas pourquoi ils nous infligeaient tous ces mauvais traitements. Lorsque j’étais en Bosnie, on m’avait accusé de fomenter un attentat contre l’ambassade américaine de Sarajevo, mais à mon arrivée à Guantanamo, on ne m’a jamais plus posé de question à ce propos. Quand je leur demandais : «  Mais pourquoi vous ne me posez pas la question sur les accusations de Bosnie-Herzégovine ? », on me répondait : « Tu oublies ces questions sur l’ambassade américaine, on ne vous a pas ramenés ici pour ça ».

RFI : Et donc qu’est-ce qu’ils vous reprochaient ?

L.B. : Ils me posaient essentiellement deux questions : une, sur le fonctionnement des organisations caritatives, et la deuxième sur les Arabes qui vivaient en Bosnie-Herzégovine.

RFI : Comment se passaient les interrogatoires ?

L.B. : J’ai dû voir 70 personnes qui menaient ces interrogatoires, et de toutes les couleurs si je puis dire, des Noirs, des Asiatiques, des Européens. J’ai subi 120 séances d’interrogatoire. Avant 2003, lors de ces séances qui pouvaient durer 5 heures, je pouvais m’exprimer, je leur ai raconté ma vie, depuis ma naissance jusqu’à mon arrivée à Guantanamo, les gens que j’avais connus en Bosnie-Herzégovine. Mais subitement, en février-mars 2003, les interrogatoires sont devenus très durs, très violents, ça a été le début de la torture.

C’est devenu très douloureux, on m’interrogeait de minuit jusqu’à 6h et de 13 heures jusqu’à 18h. Pour protester contre ces tortures, j’ai commencé ma grève de la faim. Mais les séances ont tout de même continué. Ils m’emmenaient à l’hôpital pour me donner des traitements pour pouvoir continuer à m’interroger. Il y a même eu des séances de torture lorsque j’étais très faible : ils me mettaient un soldat de chaque côté pour me soutenir et me faisaient courir exprès. Mais comme j’étais trop faible, mes pieds raclaient par terre, et étaient tout ensanglantés. Quand les soldats me ramenaient dans ma cellule, mes pieds, mes chevilles et mes genoux étaient en sang car ils cognaient les escaliers, mais tout cela ne les dérangeait pas du tout.

Au septième jour, le médecin m’a demandé d’arrêter ma grève de la faim, sinon ils allaient me nourrir de force. Le lendemain, lorsqu’ils m’ont ramené à la clinique, les militaires et le médecin se sont fait des signes de connivence pour m’injecter le sérum de force et au lieu de  le diffuser normalement dans la veine, ils se sont amusés à m’enfoncer la seringue sur les os et les muscles de l’avant-bras. Et 15 minutes après ce jeu, une infirmière est rentrée dans la salle et m’a injecté le sérum dans la veine. 

RFI : L’attitude des soldats s’est durcie à votre égard à cause de votre grève de la faim ?

L.B. : Oui, ils considéraient que comme j’étais en grève de la faim, je ne pouvais plus parler, et pour eux l’important c’était que je leur parle, de tout et de rien, mais que je leur parle.

La preuve c’est que le même médecin est venu la nuit pendant une séance d’interrogatoire, il a vérifié mes oreilles, mes yeux et mon pouls, et il a dit à ceux qui menaient l’interrogatoire : « C’est bon, vous pouvez continuer ».  Après 16 jours, ils ont vu qu’ils ne pouvaient rien obtenir de plus, et ils m’ont laissé. J’ai vu mes avocats en juillet ou en août 2004, mais cela n’a rien changé et les mauvais traitements étaient de plus en plus violents.

RFI : Et les visites du CICR, le Comité International de la Croix-Rouge ont-elles changé quelque chose ?

L.B. : Ils venaient mais ça ne changeait rien du tout. Un simple soldat pouvait dire à la personne du CICR : « Tu t’assois là-bas et tu ne parles pas ». Donc leur présence ne changeait pas grand-chose, et n’avait pas d’impact. Les gens du CICR ont vu beaucoup de cas de mauvais traitements, contraires aux normes du droit international, ils ont vu des gens nus dans des pièces glacées comme des réfrigérateurs, des gens qui avaient perdu la tête, et pourtant ils n’ont pas parlé, et dans leurs rapports, ils ont dit qu’ils ne pouvaient pas parler, selon leurs accords de confidentialité, c’est pour cela que leur présence n’avait aucun impact, jusqu’à maintenant.

RFI : A votre arrivée à Guantanamo, on ne vous appelait plus par votre nom ?

L.B. : On m’appelait matricule 10 005, c’était mon nom, mon prénom et mon adresse.

RFI : Comment cela s’est-il passé au début ?

L.B. : Les trois premiers mois étaient très, très pénibles, nous étions emprisonnés dans un camp appelé X-RAY, composé de grillages et de planches en guise de toit, chacun avait deux bidons, un pour l’eau, l’autre pour les toilettes et on les avait pendant plus de 24h, alors qu’il faisait jusqu’à 38 degrés.

RFI : Que ressentez-vous à l’égard des Américains qui vous ont enfermé pendant plus de sept ans ?

L.B. : Ce que je veux maintenant, c’est oublier ce cauchemar et vivre en paix avec ma famille. Vis-à-vis de l’administration américaine responsable de mon enfermement, ce qui est sûr, c’est qu’il y a un vrai problème avec quatre personnages fous et stupides : George Bush, Dick Cheney, Donald Rumsfeld, et le procureur général Alberto Gonzalez.

RFI : Est-ce que vous envisagez de porter plainte ?

L.B. : Oui, ce que je veux, c’est porter plainte contre ces quatre personnes, même si ça doit prendre plus de cent ans. Je ne sais pas si je réussirai, mais je vais tout de même le faire, avec l’aide de mes avocats américains à Boston.

RFI : Avez-vous confiance dans la justice américaine pour que cela puisse se faire ?

L.B. : Non, je n’ai pas confiance dans la justice américaine, je ne pense pas que cela puisse se faire.

Lakhdar Boumediene : « A Guantanamo rien n'a changé depuis l'arrivée de Barack Obama. »

RFI : Lorsque le juge fédéral a ordonné votre libération en novembre 2008, avez-vous reçu des excuses de la part du gouvernement américain ?

L.B. : En guise d’excuses, on m’a confisqué toutes mes affaires, et on ne m’a rien restitué : mon passeport algérien, ma carte d’identité algérienne, ils m’ont pris ma bague, qui était l’une des choses à laquelle je tenais le plus, mes diplômes, mes certificats…  voilà les excuses des autorités américaines. 

RFI : Est-ce que la situation à Guantanamo a changé depuis l’arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche et son intention de fermer ce centre de détention ?

L.B. : Non, rien n’a changé, c’est le même général, le même amiral, ce sont les mêmes soldats, les mêmes traitements envers les prisonniers, rien n’a changé.  Un exemple : lors de mon transfert en avion, j’étais libre. J’avais demandé à aller aux toilettes, un garde m’a répondu : « Oui, à condition de laisser la porte ouverte et que  je continue à te filmer », et pendant que je faisais mes besoins, il continuait à filmer. Je lui ai dit d’arrêter, mais il a répondu : « C’est la loi ».

Pourtant j’étais libre, et dans un avion !  Vous pouvez imaginer comment ça se passe encore à Guantanamo !

RFI : Pourquoi pensez-vous que les autorités américaines ont eu des soupçons à votre égard ? Est-ce parce que vous avez quitté l’Algérie en 1990, que vous êtes allé au Pakistan, au Yémen, puis en Albanie ? 

L.B. : Sincèrement je ne le sais pas. Lorsque je suis parti au Pakistan, j’étais enseignant, puis je suis allé au Yémen pour chercher du travail. Là, j’en ai profité pour suivre des cours de français à l’université et au centre culturel français, puis je suis parti en Albanie et, par la suite, en Bosnie-Herzégovine où j’ai travaillé pour le Croissant-Rouge. Donc je ne sais pas pourquoi ils m’ont mis dans cette catégorie-là, pourquoi je suis rentré dans ce cauchemar, je ne le sais pas.

RFI : Quand le juge fédéral a ordonné votre libération, pourquoi vous n’avez pas voulu rentrer en Algérie?

L.B. : Moi je n’avais pas demandé à venir ici en France, je ne suis pas ici en tant que réfugié politique. J’avais demandé à venir ici pour pouvoir me réunir au plus vite avec ma femme et mes filles et ma venue s’est faite grâce à un accord entre les deux gouvernements français et algérien. Je n’ai aucun problème avec l’Algérie. Je pourrai peut-être y retourner dans quelques mois, je ne le sais pas. Je remercie la France bien sûr de nous accueillir. Mon seul objectif était de rencontrer ma femme et mes enfants, si on m’avait demandé d’aller les voir sur la lune, je serais allé sur la lune. Après l’annonce de ma libération en novembre, j’aurai dû retourner en Bosnie-Herzégovine avec trois autres ex-prisonniers algériens qui avaient la nationalité bosnienne, mais mes avocats m’ont demandé de venir ici, car retourner en Algérie aurait demandé du temps pour les négociations avec le gouvernement algérien. Donc je suis venu ici. Mais je serais allé sur la lune pour revoir ma femme et mes filles.

RFI : Vous avez été déchu de votre nationalité bosnienne après votre jugement en novembre 2008, c’est d’ailleurs la Bosnie-Herzégovine qui vous avait livré aux Américains?

L.B. : Les Bosniaques m’ont livré pour rien, et je ne m’attends pas à grand-chose de leur part, je n’ai pas besoin de leur nationalité. Jusqu’au 20 décembre 2008, j’étais bosniaque, mais il paraît qu’il y a eu des erreurs dans l’obtention de ces papiers, et j’ai été déchu de cette nationalité.

RFI : Aujourd’hui Lakhdar Boumediene, quels sont vos projets ?

L.B. : Lorsque j’étais à Guantanamo, j’ai reçu la visite de Laurent Delahousse, un diplomate de l’ambassade française de Washington, qui m’a dit : « Vos proches nous ont contactés, ils veulent que vous alliez vous établir à Nice ». Mais pour l’instant, je ne sais pas. La seule chose que je demande, c’est d’être avec ma femme et mes enfants en toute tranquillité mais je ne sais pas ce que je vais faire. Je veux mener une nouvelle vie, et je veux oublier ce cauchemar que j’ai vécu pendant sept ans.

RFI : Qu’est-ce qui vous a aidé à tenir toutes ces années ?

L.B. : Guantanamo, ce n’était pas ma propre volonté, je peux le considérer comme le destin. Ce qui m’a aidé, c’était de penser à ma femme et à mes enfants, ce sont eux qui m’ont aidé à tenir, et à conserver mes principes et ma façon de vivre.

RFI : Vous avez longtemps travaillé dans l’humanitaire, c’est quelque chose qui vous porte encore aujourd’hui, et que vous aimeriez faire?

L.B. : Quand j’étais très jeune, avant de quitter l’Algérie, j’aimais beaucoup travailler dans l’humanitaire. Quand j’aide un orphelin ou une femme ou un homme très pauvre, avec mes petits moyens, et que je les vois sourire, je me sens bien. Lors de mon séjour à Guantanamo, je disais aussi aux personnes chargées des interrogatoires que malgré les conditions de vie, malgré mon passage à Guantanamo, si je revenais à la vie normale, je continuerai mon travail dans l’humanitaire, et j’espère le faire très bientôt.

RFI : Les retrouvailles avec votre femme et vos enfants ont dû être un moment très fort émotionnellement?

L.B. : C’est un moment que je n’oublierai jamais de ma vie. La dernière fois que j’ai vu ma petite dernière Rahma, elle n’avait que 18 mois, et je l’ai retrouvée alors qu’elle avait déjà neuf ans. Au début, lorsqu’elle ma vu, elle  a dit : « C’est un monsieur assez âgé que je vois là, ce n’est pas lui mon papa ». Ma femme disait la même chose : « Ce n’est pas mon mari, ce monsieur qui est en face de moi est un monsieur beaucoup plus âgé ». Mais après, lorsque nous nous sommes approchés, les premiers moments n’ont été que des larmes, on pleurait tous les quatre. Maintenant, petit à petit, on essaye de se rappeler des moments de vie en commun, et je pense qu’un jour, on arrivera à oublier ce cauchemar. 

Article publié le 03/06/2009 

Propos recueillis par Véronique Gaymard

L’entretien de RFI avec Lakhdar Boumediene a été réalisé le 1er juin 2009 dans un petit hôtel de la banlieue parisienne où il réside avec sa femme et ses deux filles venues d’Algérie le rejoindre à Paris, il doit encore effectuer des examens de santé à l’hôpital de Percy où il est suivi. Selon son avocat en France, David Reingewirtz, la France lui a délivré un visa de trois mois.

Lakhdar Boumediene devrait obtenir un titre de séjour qui lui permettra ainsi qu’à sa femme et à ses deux filles de s’établir durablement à Nice où vit actuellement la famille de sa belle-sœur.

http://www.rfi.fr/actufr/articles/114/article_81598.asp



3 Annexe

3-1 Eva Golinger : L’exclusion idéologique est une politique officielle des Etats-Unis.

L’entrée aux Etats-Unis est refusée à des étrangers qui critiquent les politiques de Washington.

La Loi McCarren-Walter contient une clause qui interdit l’entrée aux Etats-Unis aux “subversifs potentiels” et qui autorise la déportation d’immigrants ou de citoyens naturalisés impliqués dans des “activités subversives”.

Venu au Venezuela pour participer à une conférence de la droite latino-américaine parrainée par le Centre de Diffusion de la Connaissance Economique [le CEDICE], organisation ultraconservatrice financée par le Département d’Etat des USA à travers l’USAID et la NED, l’écrivain péruvien et politicien de droite Mario Vargas LLosa a déclaré, à son arrivée, que «dans tout pays où règne la liberté existe le droit de penser librement », affirmant en outre qu’il pourrait, lui, « faire librement des déclarations politiques dirigées contre le gouvernement du Venezuela » durant son séjour au Venezuela.

Il en est peut  être bien ainsi au Venezuela, pays où existent une large démocratie participative et une liberté d’expression presque totale dont témoignent, à l’évidence, les agressions permanentes et la manipulation  de l’information opérées par les médias privés et les dirigeants de l’opposition au détriment de l’information authentique. Par contre,  dans ces pays qui, soi disant, représentent la « démocratie véritable » et « l’essence même de la liberté », comme les Etats-Unis, ce droit tellement cher à Monsieur Vargas LLosa n’existe pas.

Aux Etats-Unis, il existe une loi promulguée une première fois en 1952, connue sous le nom de Loi McCarren-Walter ou, aussi, Loi sur l’Immigration et les Nationalités de 1952, codifiée au Titre Huit du Code Pénal des Etats-Unis. Cette loi restreint la migration vers les Etats-Unis et impose une série de restrictions sur la quantité d’immigrants en provenance de certains pays pouvant entrer sur le territoire des Etats-Unis.

La Loi McCarren-Walter a introduit une clause additionnelle qui interdit l’entrée aux Etats-Unis des “subversifs potentiels” et qui autorise la déportation des immigrants ou des citoyens naturalisés impliqués dans des “activités subversives”. On a eu recours à cette loi  durant plus de trente ans pour exclure des membres et d’anciens membres du Parti Communiste des Etats-Unis et aussi pour interdire l’entrée, dans le pays, à toute personne qui exprimait une vision politique alternative au capitalisme nord-américain. Parmi les artistes et intellectuels de premier plan à qui on a refusé l’entrée aux Etats-Unis seulement pour des raisons idéologiques, au cours de toutes ces années, on compte le grand écrivain colombien Gabriel García Márquez, le romancier argentin Julio Cortázar, le poète chilien Pablo Neruda, l’universitaire uruguayen Angel Rama, le philosophe français Michel Foucault, le poète palestinien Mahmoud Darwish, l’écrivain anglais Graham Greene, le Mexicain Carlos Fuentes, les écrivains Doris Lessing, anglaise, Dennis Brutus, sud-africain,  Farley Mowat, canadien, Kobo Abe, japonais, Jan Myrdal, suédois, et Pierre Trudeau, canadien, lequel devint, par la suite, Premier Ministre.

En 1990, lorsque prend fin la Guerre Froide, la section idéologique de la Loi Ley McCarren-Walter fut retirée. Cependant, en 2001, le Congrès des Etats-Unis autorisa à nouveau l’exclusion idéologique en tant que  politique officielle suite à l’adoption du Patriot Act. La section 411(a) (1) (A)(iii) du Patriot Act USA autorise le gouvernement à refuser l’entrée aux Etats-Unis  à toute personne qui « a utilisé sa position prestigieuse dans un quelconque pays pour assumer ou soutenir des activités terroristes, ou pour encourager d’autres personnes  à soutenir des actions ou organisations terroristes de quelque sorte que ce soit si le Secrétaire d’Etat juge que ces actions ou organisations sapent les efforts des Etats-Unis pour réduire ou éliminer  des activités terroristes ». La section 411 a été utilisée depuis lors pour refuser des visas à d’éminents universitaires critiques envers la politique extérieure des Etats-Unis comme l’intellectuel musulman Tariq Ramadan qui avait pourtant été invité par  l’Université Notre Dame pour occuper un poste de professeur durant l’année 2004. Dans ce cas,  le gouvernement  de George W. Bush déclara que Ramadan, universitaire suisse connu, d’origine palestinienne, avait versé de l’argent à une organisation suspecte d’avoir des liens avec le terrorisme. Il faut remarquer que Ramadan avait visité les Etats-Unis à plus de 24 reprises au cours des trois années précédentes et qu’il avait déjà fait des conférences dans les universités d’Harvard, Princeton, Dartmouth et, même, au Département d’Etat.

Parmi les autres intellectuels célèbres, exclus des Etats-Unis pour des raisons idéologiques, ces dernières années, on compte la professeur nicaraguayenne Dora María Téllez à qui la prestigieuse université d’Harvard avait proposé un poste et à qui fut refusé un visa d’entrée dans le pays. Téllez avait été fonctionnaire durant le premier gouvernement sandiniste, au Nicaragua, dans les années 80. Egalement un groupe de 61 universitaires cubains se sont vus  refuser leur entrée sur le sol des Etats-Unis, en octobre 2004, pour participer à une conférence sur des thèmes  latino-américains, à Las Vegas. Et, plus récemment, au début de 2009, l’écrivain colombien Hernando Calvo Ospino, a appris qu’il avait été inscrit sur la fameuse liste "No-Fly"

 (pas de vol),  des Etats-Unis, parce que se trouvant à bord d’un vol Air-France  Paris/Managua (Nicaragua) son avion dut faire une escale d’urgence et l’aéroport le plus proche se trouvant aux Etats-Unis, le droit de se poser en urgence fut refusé au pilote avec pour seule raison la présence à bord de Calvo Ospino classé [à son insu] en tant que  personne « exclue » des Etats-Unis sous la Section 411 du Patriot Act.  Calvo Ospino, Colombien domicilié  en France, est un critique très connu de la politique  extérieure des Etats-Unis en Amérique latine et il a dénoncé avec force, dans ses livres, les liens qui existent entre Washington et les groupes terroristes des Cubains exilés à Miami.

En vertu de cette loi, ont été arrêtés et traduits en justice deux entrepreneurs de Brooklyn, New York, accusés d’avoir retransmis les programmes d’une chaîne de télévision du groupe libanais Hezbolah à travers leur service de télévision par satellite. Leur crime? La diffusion de matériel « anti Etats-Unis » et contraire aux « valeurs des Etats-Unis ». Or Globovision, chaîne de télévision privée, au Venezuela, occupe le spectre radioélectrique public et retransmet des programmes de diverses chaînes des télévisions d’Amérique Latine comme RCN, de Colombie, et Todo Noticias (Informations en Continu) d’Argentine, ouvertement hostiles au gouvernement  du Venezuela sans aucune retenue. Et la chaîne Globovision elle-même émet quotidiennement des programmes qui incitent à la violence dans le pays, manipulent les faits et prêchent la déstabilisation, en toute liberté. Cependant, lorsque les organismes publics en charge de  faire respecter la loi, intentent une action en justice contre la chaîne de télévision privée suite à ses nombreuses infractions, les patrons et les journalistes de la chaîne hurlent que le gouvernement viole la liberté d’expression. Et ils ont toujours recours aux Etats-Unis comme référence  de cette « liberté » ; alors que s’il existait, aux Etats-Unis, une chaîne de télévision  diffusant une information de la qualité de celle que diffuse Globovision cette chaîne aurait été fermée depuis bien longtemps en application des lois de ce pays.

Plusieurs avocats et associations qui défendent les Droits de l’Homme ont protesté contre cette Loi d’Exclusion Idéologique aux Etats-Unis et ils ont même intenté des actions en justice contre le gouvernement des Etats-Unis à cause de cette loi. Mais les le tribunaux fédéraux ont toujours statué en faveur du gouvernement. En 2009, dans deux procès, les plaignants ont fait appel de la sentence, bien qu’il soit difficile de nourrir un peu d’espoir.

Depuis l’exclusion de militants socialistes et communistes, au début du XXº siècle et peu après l’époque du célèbre "blacklisting" du sénateur Joseph McCarthy, et jusqu’à ce jour, les Etats-Unis ont toujours appliqué une politique  d’exclusion idéologique. L’élite politique et économique ne veut pas que le public en général ait accès à des voix critiques ni à une opinion alternative. C’est aussi pour cette raison qu’ils ont maintenu le blocus contre Cuba durant cinquante ans.

Alors, souhaitons à Monsieur Vargas LLosa et à ses collègues de l‘extrême droite réactionnaire de bien profiter de la liberté dont nous jouissons dans un pays véritablement démocratique comme le Venezuela, car lorsqu’ils retourneront aux Etats-Unis ou lorsqu’ils iront dans d’autres pays semblables, il ne pourront pas exercer si largement ce droit sacré à penser librement. Jamais ils ne pourraient entrer aux Etats-Unis - leur modèle de démocratie  - s’ils n’étaient pas d’accord avec les politiques de Washington et ils pourraient y entrer encore moins pour participer à une conférence avec des organisations impliquées dans des activités subversives comme des coups d’Etat, des sabotages économiques et des actes terroristes.

Source: Rebelión

Traduit par Manuel Colinas pour Investig'Action.

Le 28 Mai 2009

http://www.michelcollon.info/index.php?option=com_content&view=article&id=2094:lexclusion-ideologique-est-une-politique-officielle-des-etats-unis&catid=6:articles&Itemid=11



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